Discours d’ouverture par Alain Beit, président de l’association, de la conférence avec le Grand Rabbin Haim Korsia

Bonsoir à tous,

Merci tout d’abord à l’espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe de nous recevoir ce soir.

Merci également au grand Rabbin Haim Korsia d’avoir répondu à notre invitation, invitation qui est pour la 1ère fois acceptée par un grand rabbin de France en exercice, et il est important de le souligner.

Je souhaiterais également remercier Guy Rozanowicz de Radio J. qui m’a mis en contact avec le Grand Rabbin. Cette soirée s’est faite grâce à ce contact. Ce contact a été nécessaire, suite aux propos du Grand Rabbin Sitruk, dans sa chronique du 3 juin 2016, tenus précisément sur Radio J.

Je souhaiterais enfin remercier le Professeur Liliane Vana dont les enseignements, les lumières et l’intelligence de cœur m’ont été précieux. (Elle m’a fait part de son regret de ne pouvoir assister à la conférence ce soir)

Entrons à présent dans le vif du sujet et sur la genèse de cette conférence.

En tout premier lieu, le Beit Haverim, que je préside, est le groupe Juif LGBT, une des associations juives les plus vieilles de France, qui fêtera bientôt ses 40 ans, et l’une des plus méconnues au sein de la communauté. Ce qui est en soi révélateur…

Pourquoi une association Juive LGBT ?

  • Pour venir en aide aux Juives et juifs en détresse découvrant leur orientation.
  • Pour leur permettre de garder un lien avec le judaïsme et leur milieu familial.
  • Pour représenter le monde juif, au sein des associations LGBT.
  • Peut-être aussi, et sans prétention, pour vous aider à vous rendre meilleur, et c’est là tout le sujet de la soirée car on reconnait le degré de civilisation d’un peuple à sa manière de traiter ses minorités

Le Beit Haverim, en quelques mots, ce sont des offices et des repas de shabbat, des cérémonies de havdalah ; ce sont aussi des oulpanim, des cours d’histoire juive, et plus légers : des soirées dansantes, un ciné-club et une participation à la Gay Pride.

Pourquoi faire une Pride ?

Le mot veut dire « fierté » ; et si on s’attarde à ce mot, on peut se demander quel est son contraire ?

La honte, c’est bien cela

Car, dans l’inconscient collectif, on associe souvent l’homosexualité à la « jouissance », comme s’il s’agissait d’une quête effrénée de plaisir ne laissant place à rien d’autre.

On oublie un prisme très important pour nous comprendre : la souffrance.

Se découvrir gay, être en mesure de l’assumer ou non, est un chemin très tortueux.

  • On ne comprend pas bien ce qui nous arrive.
  • On le refoule le plus possible.
  • On se sent isolé, car on ne sait pas vers qui se tourner.
  • On devient parano, car on a peur d’être rejeté.
  • On est démuni, et la religion ne nous offre aucun réconfort.
  • Devant l’homophobie, certains développent des troubles : phobie sociale, tachycardies.
  • On ne se sent le bienvenu à la synagogue…. qu’à la condition de se taire. Est-ce cela être le bienvenu ? Dans une synagogue, il y a déjà un placard, le Aron Akodech. Il ne doit pas y en avoir deux. »

Alors pourquoi une Pride ?

  • Ce n’est pas fait pour propager notre mode de vie tel un « virus » Nous sommes minoritaires par nature. Dire qu’on est prosélytes est tout-à-fait inepte.
  • Ce n’est pas non plus pour se délecter dans l’exhibitionnisme ou dans l’obscénité.

La débauche n’est pas nécessairement homosexuelle

L’homosexualité n’est pas forcément débauche.

Nous faisons la Pride pour montrer à nos frères et sœurs, encore enfermés dans le placard par peur du rejet, que nous pouvons vivre fièrement cette identité, la tête haute, dans ce bas monde.

Pensez donc à ce soulagement, à cette délivrance que peut représenter une Pride pour l’un des nôtres cachés depuis toujours.

Je dis « l’un des nôtres » … mais ça pourrait être l’un des vôtres ! L’homosexualité ne connait aucune barrière, aucune frontière.

Nous sommes vos enfants, nous sommes vos frères, vos sœurs, vos commerçants, vos médecins, vos instituteurs, vos forces de l’ordre. Pensez-y si vous croyez n’avoir aucun LGBT dans votre entourage

Si les homosexuels étaient réellement acceptés, intégrés et aimés, il n’y aurait plus de Gay Pride.

La Gay Pride n’est pas un Mal, mais une réaction à une situation problématique d’intégration. C’est une protestation face à une attitude de rejet. Réglons le problème… et la Gay Pride perdre sa raison d’être !

Ces petits rappels étant faits, revenons à notre conférence. Comme vous le savez, tout commença lors de la chronique hebdomadaire du Rav Sitruk, dans laquelle il affirma ceci :

« La Torah considère l’homosexualité comme une abomination et un échec pour l’Humanité ». Mr Sitruk considère la Gay Pride de Tel Aviv comme une « tentative d’extermination morale du peuple d’Israël » et invite au passage à l’acte : « J’espère que les auditeurs écouteront mon appel au secours et réagiront de façon radicale à une telle abomination ».

C’est une incitation à la haine. Le corollaire de ces paroles religieuses décomplexées, c’est qu’elles tuent toute velléité de vie spirituelle chez les LGBT. Quand elles ne les tuent pas tout court.

D’ailleurs le Rav Mordekhai Bitton a – à titre d’exemple – publiquement cautionné ses propos en dénonçant « l’absurdité » qu’il y a à mettre les tefillins quand on est gay.

Monsieur le Grand Rabbin, j’espère que vous nous apporterez quelques réponses sur ce sujet

  • Recommandez-vous à un jeune juif gay d’arrêter de manger cacher, d’observer shabbat et de mettre les tefillins ?
  • La situation serait-elle aussi absurde s’il s’agissait d’un homme hétéro ne respectant pas shabbat, ou ne mangeant pas cacher ?
  • Pourquoi empêche-t-on un homosexuel de monter à la Torah alors qu’il n’y a aucune interdiction halakhique sur ce point ?
  • Mes rabbins m’ont toujours appris que l’essentiel est de progresser. Ce n’est donc pas «Tout ou rien », comme ce rabbin et d’autres, façonnés sur le même modèle, tentent de nous le faire croire.

Mr le Grand Rabbin vous avez eu une parole apaisante après les déclarations du Rabbin Sitruk. Vous avez déclaré : « Chacun doit au contraire accueillir l’autre dans le respect de son intimité et de façon plus générale en faveur de la lutte contre les discriminations y compris contre l’homophobie ».

Vous avez eu le mérite d’avoir prononcé ces paroles alors que Le président du consistoire Joël Mergui n’a pas jugé bon d’intervenir, ni le CRIF d’ailleurs.

Je note, en outre, que dans le monde juif gay, les lesbiennes ne sont frappées d’aucun interdit halakhique. Elles sont d’une certaine manière un peu mieux traitées.

Ce qui n’est pas forcément le cas dans les institutions juives.

Mais au niveau consistorial, c’est autre chose. J’en viens donc à la seconde Partie de notre conférence : les femmes sont-elles traitées avec équité par nos institutions

Comme vous le savez, pour la 1ère fois dans son histoire, une femme, Evelyne Gugenheim, a postulé à la présidence du consistoire. Elle a fait l’objet de « beaucoup de pressions » pour ne pas se présenter, certains orthodoxes estimant que l’élection d’une femme à la tête de l’institution religieuse n’était pas conforme à la halakha, la loi juive. Sa candidature, pourtant validée par la commission électorale, a été contestée lors d’une réunion du conseil du Consistoire. Un administrateur a argumenté en disant que quatre dayanim (juges rabbiniques, NDLR) avaient donné un avis négatif en disant qu’il était impossible qu’une femme soit présidente du Consistoire.

On s’est retrouvé devant un Consistoire qui ne se réfère plus à la loi française ni à la halakha.

  • Car selon le grand rabbin de l’Etat d’Israël Ben-Zion Uzziel, une femme a le droit d’occuper de telles fonctions. C’est grâce à sa décision halakhique du début du XXe siècle que les femmes ont le droit de voter, d’élire et d’être élues à des fonctions publiques et des fonctions communautaires. Je tiens cette référence d’un article du Professeur Vana
  • La présidence du Consistoire n’implique pas de décision religieuse. On n’y interprète pas la Torah. C’est une institution régie par le droit civil, ainsi que vous l’avez déclarez vous-même. Le principe républicain d’égalité entre les hommes et les femmes doit prévaloir.

Un autre sujet participe depuis longtemps au malaise des femmes : le sort des agounot. Qui n’a pas connu, dans son entourage, de femmes divorcées ? Est-il « halakhiquement » admissible que la Torah destine ces femmes à une abstinence stricte et à un célibat définitif ? Ou bien convient-il d’élaborer pour celles-ci une solution « halakhiquement » acceptable ?

On pourrait d’ailleurs faire un parallèle avec le cas des hommes homosexuels, dont la Torah reste le seul mode d’expression sexuelle accessible (pas de libre arbitre dans ce cas)

Néanmoins, hommes et femmes n’ont pas le même rapport à la Torah.

Quand on regarde les Bat Mitzvot, elles apparaissent mineures par rapport au Bar Mitzvot : on les empêche de dire une drashah, un dvar torah à la synagogue. Dans de nombreuses synagogues, la célébration se tient uniquement le dimanche, sans office sans rien.

Notons cependant une belle initiative depuis quelques années : une lecture de la Torah et de la Megillah organisée par le professeur Vana. Plusieurs lectures publiques et célébrations de Benot Mitzvah avec lecture de la parashah. Pourtant, la première initiative a dû faire face à certaines hostilités.

Au niveau du consistoire, aucune femme ne peut être rabbin, alors qu’en Israël, aux Etats-Unis, et au Canada, il existe des femmes rabbins ORTHODOXES.

J’en viens donc au troisième sujet de discrimination : les autres courants du Judaïsme, qui assurent un pluralisme et un débat avec leur vision différente du Judaïsme

Bien que majoritaires dans le monde, ces courants restent minoritaires en France, même s’ils se sont développés ces dernières années, notamment à travers les réponses qu’ils apportent aux couples mixtes.

Ces courants ont longtemps fonctionné en silos et posent de nombreux questions halakhiques : sur la transmission de la Judéité, sur les conversions, sur les mariages – y compris les mariages de même sexe.

  • Au Consistoire, globalement, ces courants sont davantage perçus comme des goyim que comme de « vrais » juifs.
  • Les juifs libéraux, eux, se vivent plutôt comme des juifs se focalisant moins sur certains détails.

On constate d’ailleurs que pratiquement aucun rabbin consistorial –excepté vous – n’a élevé la voix contre le rabbin Sitruk, tandis que beaucoup de rabbins issus du mouvement libéral ont dénoncé ses paroles homophobes: Pauline Bebe, Delphine Horvilleur, Yann Boissière et Gabriel Farhi.

En mai dernier, il semble que les esprits se soient échauffés, avec un mail d’un administrateur de Consistoire adressé à une centaine de Grands rabbins. Dans celui-ci, l’avocat s’est ému de ce qu’il qualifie de  « danger », selon ses termes, qu’encourrait la communauté juive française, représentée par un Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, dont l’objectif serait de « tendre les bras au judaïsme réformé », ce qui, dans la bouche de ce monsieur, n’est visiblement pas un quartier de noblesse.

En cause : des cours donnés conjointement à Sciences-Po par le conseiller spécial du Grand rabbin de France, le rabbin Moché Lewin, et Pauline Bebe, rabbin de la Communauté Juive Libérale d’Ile de France, ou encore un hommage au pape Jean XXIII rendu par Haïm Korsia en compagnie de Jean-François Bensahel, président de l’ULIF Copernic, la plus importante communauté libérale de France

Mr le Grand rabbin, si un dialogue existe, dites-nous sur quoi il peut porter. Peut-on au minimum espérer être plus uni que divisé ?

Le Consistoire actuel regroupe environ 30% des juifs de France. Les mouvements reformés, peut-être 10 %… Mais la plus grande synagogue reste celle de ceux qui n’en n’ont aucune.

On estime que 2/3 des juifs n’ont aucune pratique religieuse.

En tant que Grand Rabbin de France, êtes-vous l’autorité spirituelle de toutes les composantes du judaïsme français ? Si non, le Consistoire doit-il (ou peut-il) devenir une fédération dans laquelle chaque courant à sa place ?

Et comment faire pour que toutes ces composantes arrivent enfin, non seulement à se respecter, mais également à travailler ensemble, pour le bien de tous les juifs de France ?

Comme vous le constatez, il y a matière à débattre. Je vous demanderais juste, dans vos réactions, dans vos questions d’être respectueux. Toutes les majorités et minorités sont représentées ce soir. Alors apprenons déjà à nous connaitre

Quant à vous Mr le grand rabbin, j’espère que nous arriverons a des propositions concrètes a l’instar de l’association Beit Hillel en Israël, un groupe rabbinique de 200 membres qui promeut l’inclusion dans le judaïsme orthodoxe, « expose des directives, qui sont basées sur la halakha [la loi juive], sur comment retenir les personnes avec une orientation homosexuelle dans les communautés religieuses ou du Rav Haim Rapaport, un rabbin anglas loubavitch (hétéro) : «  Judaïsme et homosexualité : un authentique point de vue orthodoxe ». il n’existe aucun équivalent en France.

Avant de vous laisser la parole, ainsi qu’à Eva Soto et Pierre Gandus, j’aimerais juste lire un passage de votre livre « A corps et à toi » publié en 2006 aux Editions « Actes Sud », qui soulève la problématique de l’homophobie dans la communauté juive.

« Bien entendu, l’histoire de Sodome et Gomorrhe nourrit la confusion (…) Ce qu’il est important de rappeler, c’est que le texte raconte que la population veut molester et exclure les étrangers invités chez Loth. C’est cela que condamne la Bible : le rejet du faible, de l’étranger, du pauvre… est bien pire que tous les comportements déviants imaginables. Tant qu’ils se livraient à l’homosexualité, ils ne trouvaient peut-être pas grâce aux yeux de Di-eu…, mais du moins étaient-ils dans le monde. Mais dès qu’ils excluent qui que ce soit, et surtout l’étranger, ils ne sont plus dans la dynamique de vie et de partage. (…) Ne serions-nous pas proches (des habitants de Sodome et Gomorrhe) si nous excluions quelqu’un de la société au motif de son homosexualité ? »

Rav Rapaport est orthodoxe et il ne dira jamais que la Torah permet d’avoir des rapports sexuels avec une personne du même sexe. Dans le même temps, il reconnait qu’une minorité mesurable de gens naissent, sans faute aucune de leur part, avec une attirance sexuelle envers des personnes du même sexe.

Cette attirance n’est pas un choix, elle n’est pas une faute, elle n’est pas une averah. Elle ne peut donc pas être critiquée, Elle ne peut pas être traitée- les traitements de conversion emploient des méthodes douteuses et ont des résultats très contestables. De nombreux homosexuels essaient ces thérapies sans ressentir un changement a l’intérieur.

Ces homosexuels sont parfois (souvent) dans une situation dramatique, en particulier quand ils sont orthodoxes. De par leur éducation et leurs choix moraux, ces personnes s’identifient avec l’orthodoxie juive. Or le modèle normatif implique de se marier et d’avoir une famille, ce que ces personnes ne peuvent faire. Elles sont donc condamnées à vivre leur existence entière sans avoir de compagnon pour la vie, sans intimité, sans assouvir des besoins fondamentaux de l’être humain.

Du point de vue de la Torah, ces gens ne doivent pas être condamnées, mais aidés. La communauté orthodoxe doit pouvoir offrir un espace sûr, ou les jeunes peuvent parler ouvertement, sans crainte d’être condamnés, lorsqu’ils se découvrent des désirs homosexuels. Ils doivent être intégrés à la communauté.

Nous ne savons pas pourquoi Hachem inflige des épreuves de ce genre. Le Mal est une question qui dépasse l’entendement humain. Mais la bonne attitude face aux homosexuels n’est pas de leur rappeler que la Torah appelle cela une toeva, pas de leur rappeler que c’est punissable de la peine de mort, mais de les entourer et de leur témoigner de notre respect et de notre soutien. Il existe peu d’épreuves aussi dramatiques que celle-ci.