Rivon Krygier répond à Gilles Bernheim sur le mariage pour tous, janvier 2013

Encore un autre rabbin qui répond au GRF Gilles Bernheim sur le mariage civil.


Il s’agit cette fois de Rivon Krygier qui anime la communauté Massorti Adath Shalom.

Rivon Krygier a été l’un des premiers rabbins français à intervenir publiquement et favorablement sur ce sujet avec le Beit Haverim depuis les années 2003-2004.

Son discours ci-dessous a été prononcé devant l’assemblée générale du CRIF dimanche dernier 13 janvier. AG à laquelle participait également Gilles Bernheim.


 

« Le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, a pris les positions que l’on sait. Je n’ai pas le temps de revenir sur tout son argumentaire. Je m’intéresse ici essentiellement à la question de savoir s’il est fondé en tant que représentant d’une institution religieuse de prendre position sur une question de société. D’une part, je dirais que sur la question philosophique et morale, il est dans son droit et même dans son devoir de s’exprimer. La séparation de l’État et de la Religion n’implique pas que les représentants des religions n’aient pas leur mot à dire dans le débat sur les questions de société ! Certes, le débat est « éthique » et non « cultuel ». Mais les religions ne sont pas seulement des cultes ! Leurs représentants se prononcent, de plein droit à mon sens (au nom de quoi on les bâillonnerait ?), sur des questions de société comme les questions de bioéthique (PMA, mère porteuse, euthanasie, clonage) ou de mœurs telles l’homoparentalité. En l’occurrence, ils sont en droit de se prononcer si des droits fondamentaux de l’homme et notamment de l’enfant ne sont pas violés.

 

Et pourtant, je ne donne pas raison au grand rabbin sur le fond quant au respect du bon équilibre de la laïcité. Je m’explique. Un des arguments phares du pamphlet de Bernheim est de contester tout « droit à l’enfant » dont voudraient s’emparer les homosexuels pour avoir la possibilité légale d’adopter. Je trouve l’argument spécieux, car personne n’a de droit à l’enfant, au sens de pouvoir l’abuser ou le léser en quelque façon. Cela vaut autant pour les hétéros que pour les homos. Et puisque Bernheim l’admet volontiers, il n’y avait pas lieu d’invoquer pareil argument pour en induire une différence de traitement. En revanche, s’il n’est pas de droit à l’enfant, il n’est pas non plus de privilège à l’enfant admissible ! J’ai entendu un slogan de la manif d’aujourd’hui contre le mariage pour tous : « Un père, une mère, c’est élémentaire. » Bien sonné et frappé. Et non dénué de pertinence. Mais est-ce si garanti ? Est-ce la réalité ? Plus de la moitié des enfants d’aujourd’hui ne vivent pas avec leur père et mère d’origine, mais dans des familles composées, recomposées, décomposées ou monoparentales ! Les célibataires ont le droit d’adopter. Les non-mariés et les couples stériles aussi. Les névrosés, les violents ont « droit à l’enfant », les couples qui ne s’entendent pas aussi. Qui veut « jeter le premier la pierre » et prétendre que les homosexuels seraient ipso facto moins qualifiés comme parents, et leurs enfants, sous leurs soins, lésés ou déséquilibrés au regard des autres enfants ? C’est à celui qui veut établir une différence de traitement entre citoyens que pèse la charge de la preuve, en démontrant le préjudice majeur.

 

Mais surtout, voyons du point de vue de la laïcité, l’enjeu du projet de la loi Taubira. Contrairement aux apparences ou à la tournure donnée, la question n’est pas de savoir si l’on autorise ou non la vie conjugale des homosexuels ni même s’ils peuvent élever des enfants ! C’est un fait de société déjà admis et établi. L’homosexualité n’est plus un délit depuis le Code de Napoléon. Le Pacs a été voté depuis pas mal d’années et les contestataires d’hier sur sa légitimité, et qui prédisaient le déluge, admettent à présent qu’il faut l’améliorer (sur la succession par exemple ou le statut légal des beaux-parents), de sorte que la différence avec le mariage pour tous en devient des plus ténues. Le mariage civil pour tous n’a pas pour vocation d’octroyer le droit à des couples homosexuels d’avoir des enfants. Bon nombre se sont arrangés pour en avoir déjà par différents biais, voie génitale (amis), par adoption internationale, PMA (dans d’autres pays), et ont parfaitement le droit d’élever des enfants au regard de la loi existante ! Qu’est-ce qui alors est en jeu dans le projet de loi ? L’égalité de droit entre les deux coparents. Avoir les mêmes devoirs et mêmes droits que les hétérosexuels d’édifier un foyer, une famille.

 

Pour finir, je préciserai ceci : ce n’est pas parce que l’on considère pour soi ou pour sa communauté que l’anthropologie biblique requiert a priori qu’un couple soit formé d’un homme-père et d’une femme-mère que l’on est droit de refuser à d’autres le même degré d’engagement conjugal et parental. La laïcité, c’est aussi admettre un autre mode de vie, même quand il ne rencontre pas la conviction intime d’un individu ou d’une institution religieuse ou même de la majorité de la population. Les rabbins considèrent que c’est un devoir pour les juifs autant que possible de faire des mariages endogames afin de sauver le peuple juif de la déperdition identitaire ? C’est leur droit et même leur devoir de l’exprimer. Non de l’imposer. Le grand Rabbin de France peut dire que l’union homosexuelle ne correspond pas à la norme prescrite selon la Halakha ou qu’elle n’est pas souhaitable, comme un Archevêque peut dire que le divorce n’est jamais légitime au regard de l’éthique évangélique. Mais cela ne doit pas être – ni pour un rabbin ni pour un curé qui admettent le pluralisme démocratique – une loi de la République imposée à tous. La laïcité, c’est aussi agréer qu’en matière éthique et anthropologique, il existe une certaine pluralité où des convictions morales se confrontent loyalement sans céder à la ségrégation. »


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